Le printemps d’Alep par Anne Clergue

Dès que Katharine Cooper est partie à Alep, à Pâques, je lui ai demandé de me tenir au courant de son voyage, inquiète de la situation si fragile en Syrie, malgré une stabilité qui semblait être revenue.
Régulièrement, je découvrais ses images pleines de vie. Des sourires, des parfums, des fleurs, de l’espoir sur les visages, de la douceur dans les regards. Je voyais cette ville antique revivre avec une intensité époustouflante.
Jour après jour, la décision de présenter ce travail tout frais s’imposait à moi, le Printemps d’Alep, l’espoir retrouvé. J’attendais le retour de Katharine avec impatience. Chaque jour, son arrivée était retardée. Il lui fallait du temps pour vivre la vie des alépins. Du temps pour revenir avec cette histoire sans paroles qui vous transperce avec des images.
Dès son retour, j’ai compris que Katharine avait vécu quelque chose qui n’appartenait qu’à elle. Qu’elle pourrait en partager une partie mais pas la totalité. Que le silence était important. Que les images disaient tout, parfois en couleur, parfois en noir et blanc.
Je découvrais les ruines de cette cité millénaire avec beaucoup d’émotion. J’observais la jeunesse que Katharine avait mise en scène au milieu des ruines, ressemblance étrange avec la série si familière des Saltimbanques de mon père Lucien Clergue. Je comprenais que sans le savoir, Katharine avait fait un voyage initiatique qui la rapprochait de la vérité du monde.Sans le savoir, Katharine est allée chercher l’innocence dans le regard des enfants qui jouent dans les rues qui leur appartiennent ; la fierté dans l’attitude des hommes blessés, la détermination sur les visages des femmes. La détresse n’existe pas à Alep dans le regard de la photographe. Juste le témoignage de ce qui est là, devant nos yeux. Un grand peuple bien vivant qui reconstruit, qui danse, qui fume, et vous invite à boire le thé.

Anne Clergue, juin 2017