Jean-Claude Carrière

D’OÚ NOUS VIENT CET ALBUM ?

 

D’abord, à la vue des premières images, nous nous demandons qui sont ces gens, et où nous sommes. En quel temps, en quel lieu. Dans l’Amérique des années 30 ? Ces hommes fatigués, cette rouille, cette moisissure, ces salopettes, ces cabanes en planches, tout cela viendrait-il des Raisins de la colère ?

Par moments, au premier regard, on pourrait croire que le vieux sud des Etats-Unis a mystérieusement survécu, quelque part sur la terre, à notre insu. Et pourtant non, si nous regardons simplement, il s’agit bien d’aujourd’hui, et d’une autre terre, lointaine, perdue là-bas au bout d’un monde. Katharine Cooper nous présente son Afrique du Sud directement, les yeux dans les yeux, comme elle la voit. Et ce que nous voyons est souvent le contraire de ce que nous pensions. Tout n’est pas brillant, chez ces blancs-là, tout n’est pas fier, riche, arrogant et dominateur – même si une servante noire apparaît parfois au coin d’une image.

La solitude, la fatigue et le dénuement, ils connaissent. Ils ont quelquefois les pieds nus, ils travaillent dur – nous le voyons à leurs mains, à leurs visages – et sans doute se sentent-ils chez eux, depuis le temps.  La preuve, c’est qu’ils nous sourient. En plus, pour la plupart, ils ont les yeux fixés sur nous, des yeux attentifs, comme pour nous saluer et nous interroger. Cela ressemble même à une invitation. Nous avons envie de les connaître et de nous asseoir à leur table. Du coup, cet album de famille cesse de nous étonner, et pour une raison très simple : c’est le nôtre.

 

JEAN-CLAUDE CARRIERE